09 avril 2010

Le défi de Ségolène Royal et François Hollande aux Socialistes

par Stephane Trano jeudi 8 avril 2010 -

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Le défi de Ségolène Royal et François Hollande aux Socialistes

En multipliant les références à Mitterrand, Ségolène Royal fait ce que la droite a toujours fait : assumer les siens. Elle s’inscrit ainsi dans une référence historique dont les Socialistes  restent honteux. Quant à François Hollande, il a tout compris de la patience.

La droite française assume tout ou presque de ses grands dignitaires portés à la Présidence par la loi des urnes. De Gaulle, Pompidou, Giscard, Chirac : elle n’en récuse ni n’en met à distance aucun. À tort ou à raison, Sarkozy connaîtra un sort différent. Rien ne le lie pour le moment au continuum politique respecté par ses prédécesseurs. La gauche française, en revanche, n’assume pas – ou peu – une ère de pouvoir qu’elle porte souvent dissimulée au revers du collet. À une exception près : Ségolène Royal.

Cette jeune émule lancée presqu’à contrecœur par François Mitterrand et qui s’est inscrite dans sa pensée et dans ses pas jusqu’à gagner son admiration, multiplie désormais les références au défunt président, un exercice périlleux auquel même les « éléphants » tel qu’on les qualifie pour mieux les emmener au cimetière, ne s’y osent plus trop afin d’exister encore un peu, face à la jeune garde.

C’est dans cette transmission assumée que réside la dynamique portée par Ségolène Royal, trop vite enterrée ces derniers temps par les tenants actuels de la rue de Solferino. Dix-sept millions d’électeurs ont donné leurs voix à la candidate de 2007, laquelle, au soir de sa défaite, a appliqué l’un des principes fondamentaux de la doctrine mitterrandienne : retourner sur le champ labourer les terres électorales pour en faire germer la victoire future. Le geste même, surpris par les caméras de télévision juste avant sa sortie du bureau de François Hollande avant de reconnaître la défaite et appeler à la mobilisation, en dit long. Il montre cette main tendue traçant dans l’espace un chemin tout droit, tel un défi, là où l’on aurait pu la surprendre la tête baissée face au Premier secrétaire du PS. Ce geste mime exactement la pensée de François Mitterrand énoncée dans l’Abeille et l’Architecte, en 1978 : « Dans les épreuves décisives, on ne franchit correctement l’obstacle que de face. » Ce soir-là, juchée sur les contreforts du siège du parti, chacun se souvient de son sourire face à des centaines de déçus et de sa détermination, avec ce « tous ensemble » chantonné et finalement repris en chœur par la foule.

Le pouvoir a besoin d’un territoire

Cette version féminine de la constance mitterrandienne ancre Royal mieux que beaucoup d’autres sur les territoires nécessaires à la victoire. Son vrai rival n’est pas Martine Aubry mais François Hollande. Elle a la ténacité et se revendique d’un homme qui disait sentir le peuple au plus profond, l’enracinement dans le terroir d’où partent toutes les victoires, le socialisme décomplexé et doté de mémoire. Lui a, mieux que quiconque, l’expérience de l’appareil, la force du verbe, le charisme et le sens du temps. Ces deux-là sont loin de l’agitation de couloirs qui animent, trop près de Martine Aubry, les antis mitterrandiens et la jeune garde qui va jusqu’à vouloir débaptiser le Parti. Lionel Jospin fut celui par lequel arriva le parricide. Son droit d’inventaire et sa critique acérée d’un président mené à sa tombe dans le déshonneur et la vindicte - n’était-ce l’hommage de Jacques Chirac qui estompa un temps l’acidité de la critique gauchiste – a eu la conséquence pas si surprenante de le voir s’autodétruire dans une bouffée délirante purement narcissique lors de sa défaite aux présidentielles de 2002 et de son annonce du retrait de la vie politique. Son coup de couteau était injuste : dire que l’on eut rêvé d’un parcours plus rectiligne à l’encontre d’un homme passé par un demi-siècle de turpitudes politiques et par la guerre la plus paradoxale vécue par la France, c’était gifler le visage de la France d’un gant de philosophe mal inspiré. Faire un bras d’honneur aux électeurs au soir de sa défaite, c’était renier tout ce qui fait l’essence même du politique et n’appartient en réalité qu’au pouvoir militaire. Une situation pestilentielle s’en est suivie. L’on a, durant des années, caché ce Mitterrand qu’on ne pouvait plus voir. Boudé les cérémonies en son hommage. Laissé se répandre les contre-vérités. Ignoré sa famille même plongée dans une chasse infâme et confrontée aux pires tourments. Jeté aux oubliettes les leçons du stratège qui fit basculer la France à gauche et changea la culture politique du pays.

Ni sanctification ni aveuglement, mais  référence

La droite a-t-elle cessé de se revendiquer de De Gaulle à cause de Papon, des Algériens jetés à la Seine, de Mai 68 ? A-t-elle tenté de faire oublier Pompidou à cause de la démission sur fond de scandale de son Premier ministre Jacques Chaban-Delmas ? A-t-elle mis Giscard-d’Estaing au cachot de sa mémoire pour les diamants de Bokassa, les avions renifleurs ou l’Affaire Boulin ? Exprimé de la honte à l’encontre de Jacques Chirac pour les affaires de l’Hôtel de Ville ? Non. La droite est souvent aigre, se bat, règle ses comptes, se sépare, se retrouve, s’embrasse et se poignarde, mais elle ne renie pas.

Voilà pourquoi réside dans la vision même de son histoire contemporaine la clé du retour au pouvoir des Socialistes en France. Qu’ils se réfèrent à Jaurès et ils ne feront qu’assumer leur préhistoire. Qu’ils évoquent la IVe république et ils réveilleront parmi leurs pires démons. Supposent-ils seulement changer de nom, et ils deviendront ce que le MoDem est comparé à feu l’UDF. Qu’ils restituent dans leur intégralité les racines de l’Union de la Gauche, des alliances nécessaires, des programmes communs, ils reconstitueront une image qu’ils ont fait oublier aux électeurs. Qu’ils assument, enfin – et ce n’est ni le sanctifier ni en cautionner les erreurs parfois lourdes - François Mitterrand dans son ensemble, en tant que penseur, tacticien et dans la posture qui fut la sienne au regard des piliers fondamentaux de la République, de la Constitution et de l’Europe, et ils reviendront dans leur territoire naturel à partir duquel seule la victoire est envisageable.

Sans mémoire, aucun futur n’est permis. Sans assumer sa mémoire, aucun combat n’est gagnable. Les mots ont un sens, ce sont aussi des actes. En rayant de son vocabulaire ce que les Français ont voulu par deux fois, un président issu de leurs rangs, mais aussi son histoire, son parcours, pour en faire un fantôme qui ne cesse de les hanter, les Socialistes sont bien fragiles face à la décomplexée Royal si soutenue, et c’est un signe qui ne trompe pas, par les jeunes d’aujourd’hui qui rêvent sans doute d’un autre mai 81, face à une politique si triste et si lâche parfois.

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